MP3 - Les opportunités manquées

L’article original en anglais peut se lire à :

http://www.fistfulayen.com/blog/?p=127 , blog de l’auteur, Ian C. Rogers qui travaille à Yahoo! Entertainment.

Cette présentation de Ian Rogers, qui date de octobre 2007, était destinée à un groupe d’amis de l’industrie musicale au “Digital Music Forum” de Los Angeles.

Un texte particulièrement intéressant dont je vous invite à lire la traduction en français, ci-après.

Ian C Rogers faisant du skateBonjour. Je suis Ian Rogers. J’ai élaboré des applications pour les médias numériques depuis 1992. J’ai laissé tomber un doctorat d’informatique pour partir en tournée avec Les Beastie Boys en 1995. J’ai été acheté et par AOL et par Yahoo! au cours des dix ans qui se sont écoulés depuis. Au milieu de ce parcours, j’ai fait un bref passage à la tête du département “New Media” d’une marque de disques. A l’heure actuelle je travaille à Yahoo! Entertainment (Yahoo, département divertissement) sur Yahoo! Music.

Tout d’abord, une question : combien d’entre vous ont utilisé le service de téléchargement de MP3 chez Amazon?

En 1999, j’ai dirigé Winamp.com pour Rob et Justin. Napster est arrivé sur la scène et nous nous sommes exclamés : “Wouah ! il y a un marché pour le MP3!” Des millions de personnes utilisaient Winamp, visitaient Winamp.com pour télécharger des “skins” et des “plugings” -, nous étions, et de loin, la plus grande communauté des fans de MP3. Nous avons, avec naïveté et enthousiasme, suggéré aux grandes marques que nous serions un site idéal pour vendre du MP3. A cette époque la réponse des grandes marques de disques se résumait à : “Qu’est-ce que c’est le MP3″ et “Hummm, non merci”.

A la place, elles ont commencé à intenter des procès à Napster. Nous étions naïfs, ça c’est sûr mais nous étions sincèrement surpris par leur façon d’aborder la question. Poursuivre Napster en justice sans proposer d’alternative nous semblait une négation pure et simple de la réalité. Napster n’a pas inventé la possibilité de faire du P2P, c’était inhérent à TCP/IP. C’était comme de jeter Newton en prison pour avoir vulgarisé le concept de la gravitation.

Il s’en est suivi que Nullsoft a créé et diffusé trop tôt un programme appelé Gnutella, qui servit de tremplin au vrai P2P dans les années qui suivirent. Lorsque Tom Pepper dit à Time Magazine que Gnutella servait à “partager des recettes” il a en fait dit : ceci va beaucoup plus loin que de partager de la musique. C’est de la physique. Cela relève de la banalité la plus basique pour une personne que de transférer des bits vers une autre personne. C’est impossible à arrêter. METTEZ VOTRE ENERGIE AILLEURS!, avons nous pensé très fort.

Il y eut beaucoup de remue-ménage au sein de mes amis de l’industrie de la musique après la fuite relative au GnutelIa de Nullsoft. En 1991, j’ai écrit un courriel long et enthousiaste à tous ceux que je connaissais et qui faisaient partie d’un groupe, d’une marque ou du journalisme spécialisé dans le domaine dans lequel je les incitais à vendre leur contenu numérique à leurs utilisateurs dans le format demandé, à savoir du MP3. Faites que ce soit facile, leur ai-je écrit et cette facilité portera ses fruits.

Nous (y compris vous) avons fait tout le contraire. Lorsque je dirigeais “New Media” à Grand Royal, j’ai mis sur le marché la première version digitale, à cette date de “Relationship of Command” du groupe “At the Drive-in”. Grâce aux exigences de EMI, ce fut une version “DRM & WMA” et nous en avons vendu 12 copies le premier mois, probablement toutes à des journalistes. Des années plus tard, j’ai contribué à la création de “Yahoo! Music Unlimited”, un portail avec le système Windows Media et soumis à un abonnement basé sur le DRM. Les marques de disques n’ont participé en rien aux tests de contrôle, que ce soit SDMI, Liquid Audio, Pressplay, Coral, etc. et il en est encore ainsi aujourd’hui.

Et maintenant, huit ans plus tard, Amazon a finalement adopté ce qui était réellement la bonne solution dès 1999 : de la musique au format réellement voulu par le public, grâce à une expérience acquise sur le Net, qui soit simple et fonctionne avec n’importe quel matériel. J’ai acheté des morceaux chez Amazon (Kevin Drew et No Age), je les ai téléchargés, je les ai synchronisés sur mon nouvel iPod Nano et je les ai ensuite fait jouer sur mon installation audio à la maison (Control 4), en moins de cinq minutes. ALLELUIA! Il n’a fallu que huit ans.

Huit années! Combien d’opportunités n’avons nous pas ratées au cours de ces 8 années? Quelle naïveté et quelle prétention quand nous disions : “si nous le faisons, ils viendront”! Qu’avons-nous dépensé? Qu’avons-nous gagné? Nous n’avons certainement pas gagné l’adhésion massive d’utilisateurs ni leur confiance, deux éléments essentiels et nécessaires au succès sur l’Internet.

Des expériences malheureuses ne produisent aucun potentiel à l’échelle de l’Internet et les plates-formes internet qui permettent de tirer un profit pécunier à l’échelle mondiale est le seul moyen de concurrencer le contrôle que vous avez perdu, le seul moyen de récupérer de la valeur dans l’industrie de la musique.

Yahoo!Music est la démonstration parfaite de cet écart d’échelle. Yahoo! est le site n° 1 des visites mondiales. Des centaines de millions de personnes visitent Yahoo! chaque mois. Yahoo!Music est le site musical n° 1 sur le Net, avec des dizaines de millions de visiteurs par mois. Entre 10 et 20 millions de gens regardent les vidéos musicales sur Yahoo!Music tous les mois. Entre 5 et 10 millions de gens écoutent la radio sur Yahoo!Music chaque mois. Cependant la TOTALITE du marché des abonnements musicaux (y compris Rhapsody, Napster et Yahoo) stagne au niveau de quelques millions (mille excuses, nous ne donnons pas le nombre d’abonnés, mais les chiffres cités parlent d’eux-mêmes), même après des années de campagnes publicitaires faites par les trois sociétés. D’après notre expérience sur Yahoo!Music, ces différences énormes dans les opportunités ne sont en rien une surprise : vous voulez écouter de la radio? Pas de problèmes. Cliquez sur “play” et vous avez la radio. Vous voulez regarder une vidéo? Rien de plus simple!. Cliquez sur “play” et vous avez votre vidéo. Vous voulez acheter un morceau? Eh bien, voyons ce que nous pouvons faire pour vous! Si vous disposez de Windows XP ou bien Vista et si vous habitez l’Amérique du Nord, vous n’avez qu’à télécharger une application de 20MB, après avoir surfé sur 7 écrans différents pour l’installation, redémarré votre ordinateur, parcouru 5 écrans de configuration, six écrans pour le règlement par carte de crédit, réglé 160 dollars US et HOURAH! Vous pouvez enfin écouter cette chanson que vous vouliez tant écouter… si vous avez eu la patience de passer par toutes ces étapes. Ce n’est pas Yahoo! qui a voulu suivre cette procédure. Ce sont les droits d’utilisation qui l’y ont contraint. La pente est très glissante qui mène de “un peu de contrôle” au rejet du consommateur et aux produits et services inadéquats à l’échelle de l’Internet.

Mais ceci n’est pas nouveau, ce n’est pas non plus particulier à l’âge numérique. L’Histoire nous enseigne que la facilité d’utilisation gagne et que l’arrogance mène à sa propre perte. “Qui voudrait d’un disque LP à la qualité merdique alors que le son des 78 tours est excellent? Qui voudrait écouter une cassette qui siffle quand on dispose d’un système quadrophonique du tonnerre, Qui voudrait de la musique digitalisé sur CD alors qu’on dispose du système Dolby? Qui voudrait écouter de la musique compressée sur son ordinateur? REPONSE : TOUT LE MONDE; la facilité d’utilisation est gagnante, le conservatisme est perdant. {allez voir les commentaires de Frederic Dannen}.

Je suis venu vous dire que moi en tout cas je ne tomberai plus dans ce piège. Si les grandes marques qui donneront leur contenu numérique sous licence à Yahoo! installent plus de barrières encore à l’encontre des utilisateurs, je ne suis pas intéressé. Faites ce que vous pensez devoir faire pour vos affaires, je resterai poli, je dirai merci et je m’abstiendrai de signer. Je ne permettrai pas à Yahoo! d’investir encore de l’argent dans quelque chose qui serait pénible pour le consommateur. Je dirai à Yahoo! de me donner l’argent qu’il voulait dépenser afin que je puisse construire de magnifiques applications Média pour Yahoo! Des courriels, des réponses ou tout autre tâche imposée! Personnellement je n’ai plus de temps pour cela et je ne supporterai plus de voir de l’argent dépensé dans des tentatives pathétiques de contrôle au lieu de construire des choses de valeur pour le consommateur. La vie est trop courte. Je veux contribuer à divertir les consommateurs pas à les excéder et les faire fuir.

En revanche, si vous aussi avez vu cette lueur au bout du tunnel, il y a vraiment, devant nous, un chemin vers le plaisir. Dépassons ce point où l’on se demande comment obtenir la musique et créons les explications, les raisons et les manières de se forger des expériences musicales. Les opportunités résident dans ce gouffre entre la façon dont nous avons nos expériences musicales et cet incroyable environnement informatif créé par l’Internet pour les utilisateurs.

A titre d’illustration (et en exagérant), on pourrait dire que iTunes serait une feuille de calcul qui joue de la musique. Ce n’est lié à aucun environnement pédagogique. Vous avez juste payé 10 dollars US pour cet album. Qui joue à la batterie? Ch’ai pas, POURQUOI TU NE VAS PAS SUR INTERNET POUR LE SAVOIR, PARCE QUE C’EST LA QUE SE TROUVENT LES INFORMATIONS.

L’Internet est merdique en terme d’expériences musicales. Allez sur Aquarium Drunkard, cliquez sur MP3. Si vous n’obtenez pas une erreur 404, vous aurez une boite de dialogue avec Enregistrez sous ou bien cette MEME ET SATANEE BARRE “QUICKTIME” DATANT DE 1995. ZUT. VOUS VOUS FOUTEZ DE MOI? C’EST TOUT CE QUE NOUS AVONS REALISE EN 15 ANNEES D’INTERNET? Ca me rend fou.

Nous consommons ainsi de la musique hors de tout environnement pédagogique (media players de bureau) et nous continuons à nous adonner à ces expériences musicales sans fin, incroyables avec des bribes d’explications, expériences où la consommation de média est horripilante, illégale ou inexistante (l’Internet). ARRANGEZ CA BON SANG! Vos fans n’arrêtent pas de vous montrer tout leur amour pour la musique en s’épanchant sur leurs blogs, sur Wikipedia, etc. et quels sont les outils que vous avez mis à leur disposition pour cela? Il y en a très peu, malheureusement.

Je jure que c’est à cela que je consacrerai mon énergie et celle de Yahoo!

Imaginons le bout du tunnel et dépêchons nous d’y arriver aussi vite que possible. Ne gaspillons plus 8 autres années sur ce qui est évident aujourd’hui. Construisons les outils d’un Internet médiatique florissant et récompensons les amoureux de musique d’en faire partie.

A la fin vous en aurez pour votre argent. Je ne compte pas dépenser un centime de plus pour payer des ingénieurs à fabriquer des contrôles inappropriés dans le but d’entraver l’accès à la musique pour les fans de musique. Je veux mettre toute mon énergie à rendre plus facile et meilleur le plaisir d’écouter de la musique Je vous suggère d’en faire autant.

Je vous remercie de m’avoir écouté.

On parle aussi de cette présentation dans Le Monde Informatique (article de Denis Poillerat).

La photo illustrant cet article montre Ian Rogers faisant du skate. Elle est extraite de ses albums sur Flickr.


Alertes Email

Envie d'être prévenu(e) des mises à jour du site ?

Votre Nom

Votre Adresse Email


Pas de spam, promis !